07/06/2016

Il était une fois...conte à rebours (fin)

Partie 4-fin

 Chère Maléfique, si tu avais pu connaître Albert Einstein, il t’aurait dit que ‘ La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent’. Ainsi, tu aurais su qu’un baiser qui peut donner l’impression de transmettre la disposition d’un cœur ne suffit qu’exceptionnellement à rassurer sur la présence d’un sentiment d’amour.

 Nous avons une propension à émettre des postulats simples et à créer de petites recettes à appliquer pour nous en sortir le mieux possible dans la vaste cuisine de la psychologie humaine.

Mais voilà, n’est pas Master chef qui veut dans cette cuisine-là, quand bien même nous serions Fée ou Sorcière. En fait, Maléfique, chercher à l’aube naissante d’une relation une preuve irréfutable de l’existence de l’amour c’est chercher le soleil avant qu’il n’ouvre les volets de la nuit. Le baiser magique que tu imposais n’est que la preuve d’une attraction indéniable, d’un désir, d’une envie.

 Certes, il peut ‘réveiller’ bien des émotions et des réactions chimico-électriques diverses comme si tu avais invité la Fée Lumière dans ta tête et un artificier chinois dans ton ventre mais cette fête de son et lumières peut se révéler éphémère. Après, c’est un peu comme le boulot des Sept Nains qui s’en vont suer dans leur mine de diamants. Je veux dire par-là que si deux êtres ont l’envie de donner une suite à cette fête et construire une relation d’amour durable, ils vont devoir se retrousser les manches pour extraire les diamants et ne pas avoir peur d’avoir des callosités et des griffures aux mains.

 Or, certains et certaines préfèrent garder les mains intactes, éviter la transpiration et caresser les diamants une fois polis et montés sur des bijoux.

 Ne te serais-tu pas trompée d’adjectif, Maléfique, quand tu disais ‘amour sincère’? Tu voulais peut-être dire ‘amour durable’? parce que des antonymes de ‘sincère’ sont ‘hypocrite’, ‘intéressé’, ‘feint’, ‘artificiel’ par exemple.

 Donc, le Prince Philippe que tu avais soumis à des tests de certification, déjà tu vois, on ne peut pas le taxer d’être ‘intéressé’ : son statut social est identique à celui d’Aurore. Que son sentiment envers la Belle fut feint est difficilement défendable : peut-on feindre un intérêt en allant jusqu’à risquer sa vie? De même pour l’hypocrisie et le côté artificiel ou alors...ce pauvre garçon souffrirait de graves troubles psychiatriques!

 Pourtant, il te fallait la soi-disant ‘preuve du baiser’ capable de briser le sort. D’accord, nous sommes en présence d’un conte et d’éléments magiques parce que dans la vraie vie, ça ne marche pas ainsi. Cela, chère Maléfique, a causé du tort à des millions de jeunes filles et de femmes qui ont lu cette histoire, et peut-être bien aussi aux hommes.

 Note, c’est le seul reproche que je m’autorise à faire à ton égard. Il ne faut pas que les humains s’imaginent qu’un matin, emberlificotés dans leurs soucis en tous genres ou s’ennuyant dans leur train-train quotidien sans relief, un être exceptionnel ayant combattu tous les dragons de l’univers pour trouver leur adresse, vient poser un baiser sur leur bouche et qu’à partir de là, tout devient merveilleux.

Imagine: je dors tranquillement en rêvant du Prince Charmant quand soudain, je me réveille à cause d’un baiser sur mes lèvres d’un homme que j’ai croisé une fois lors d’une promenade. Son regard se noie dans le mien et le mien peine à surnager parce que je n’ai pas assez dormi. Sans surprise aucune, lui et moi savons dès lors que nous venons d’être conjointement fléchés par Cupidon comme de pauvres papillons écroués sur un tableau de trophées ailés. Le sort en est jeté, c’est le moins qu’on puisse dire. Voilà comment peut débuter un affreux malentendu en ayant sauté l’étape des Nains qui partent à la mine.

 Je sais bien, c’est nettement moins romantique. Cependant, je suis une grande romantique moi-même mais quand il s’agit de me prendre éventuellement un violent coup dans le cœur, je suis désormais prudente.

 Ce n’est pas que je me cache sans cesse des flèches perdues de Cupidon ou de celles qu’il glisse de ci de là l’air de rien sous les pieds mais le baiser comme preuve d’amour, alors, celui-là je l’ai scellé et enfoui à plus de 500 m sous terre.

A défaut de baiser magique, je me suis mise à considérer l’aspect durabilité. C’est très tendance de nos jours: développement durable, économie durable...etc. D’ailleurs, l’idée t’a traversé l’esprit, Maléfique, avec l’attente de 100 années que tu réservais à Philippe mais j’imagine que vu l’ennui qui tissait sa toile épaisse et poussiéreuse sur les murs de ton triste château, tu as été tentée par une formule plus expéditive: le baiser.

Une période de vérification de l’aspect durable de l’amour de 10 ans par exemple eût été assez acceptable mais je comprends: pour les lectrices, comme pour toi, attendre 10 années était impensable pour un conte qui se lit en une heure, un peu comme pour un film. Une cinéaste avant l’heure finalement pourrait-on dire de toi : quelques effets spéciaux, des manipulations du temps, l’économie des dialogues au profit du non-dit et l’on fait rêver le spectateur. Un conte pour fillettes auxquelles on voulait indiquer qu’à condition d’attendre bien sagement le baiser fulgurant, l’amour serait au rendez-vous, que des Princes, ma foi, il en court des centaines partout et que donc, un jour, il y en aura bien un qui viendrait les transformer en femmes.

Au tour des garçons désormais de se plonger dans la lecture de ce conte. Ils comprendront mieux le fantasme qui dort dans chaque fillette et persiste à l’âge adulte: elle souhaite lier son destin à un homme qui ne lui racontera pas des bobards, qui ne se débinera pas face à la moindre difficulté, qui est sûr de lui, qui lui offrira son bras armé en cas de nécessité, en gros évidemment. Après, on peut y ajouter d’autres ingrédients.

Alors, les garçons, arrêtez de vouloir acquérir le look androgyne, de vous asperger d’Axe, de frimer avec un ballon, de ne vivre que sous forme d’avatar et sous l’identité de ‘pseudo’, pensez à affûter d’autres armes que le joint, le zéro généralisé en matières un peu intellectuelles, les blagues grasses et crasses dignes des chiottes d’un bar mal famé et autres artifices téléguidés par les pubs et séries télévisées pour vous faire passer pour un héros.

Au passage, tentez aussi de développer votre vocabulaire au delà du ‘ je te kiff grav’et ‘t’es bonne’.

Quant aux filles et aux dames en attente de l’amour, préparez-vous aux loopings des grandes montagnes russes, apprenez à tenir en équilibre sur un fil, abandonnez le modèle Barbie et vous valez bien plus que l’Oréal. Votre cerveau vous conduira plus loin que la dernière palettes de maquillage sortie cet été.

Restez dans votre peau de femme car faire sa Lara Croft ou Madame Rambo ne vous offrira jamais d’être un homme. L’égalité des droits ne s’acquiert pas au travers d’un travestissement de genre. Pour conclure, aux hommes comme aux femmes, je dirai qu’il est aussi inutile de croire que l’on puisse connaître des histoires d’amour sans parfois s’y blesser, que de croire qu’on ne se blessera jamais avec un couteau. Pourtant, nous l’employons tous les jours parce que nous en avons besoin. Personne ne détient le secret de l’amour durable mais chacun est un nain qui peut aller extraire des diamants.

09:45 Écrit par Tuala dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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