07/06/2016

'Trop tard ? ...pas pour tout

‘Trop tard’ est bien une expression que je déteste.
 
Elle a deux sens : soit il est trop tard pour changer ce qui s’est déjà réalisé et sur lequel nous n’avons plus d’impact, soit il est trop tard car nous considérons que certaines choses ne seront plus jamais possibles.
Le premier sens que j’ai évoqué me dérange le moins dans la mesure où quoiqu’il ait pu en être, nous avons appris au travers d’expériences ( parfois fort douloureuses) à dépasser des choses, à comprendre.
 
Si nous ne pouvons plus rien y changer, nous pouvons toujours tenter une réparation, une compensation, une sublimation au meilleur des cas peut-être. De toute manière, ces évènements passés ont façonné l’être que nous sommes aujourd’hui et nous a placés dans la situation actuelle dans laquelle nous nous trouvons.
Le deuxième sens sonne davantage comme un couperet, la lame qui vient faucher les fleurs de nos espoirs, de nos envies, de nos rêves. Il résonne comme le mot ‘fin’, ‘ game over’, ‘vous n’avez plus de vies en réserve’. Il me blesse si profondément parce que le dernier ‘c’est trop tard’ de ce genre que j’ai entendu fut prononcé par mon grand-père paternel sur son lit d’hôpital, quelques heures avant sa mort.
 
Pour lui, il le savait, il était ‘trop tard’ puisqu’il sentait déjà la mort rôder près de lui. Je lui tenais la main, je refusais cette évidence si claire pour lui mais loin d’être acceptable pour moi. Je me souviens que j’essayais encore par tous les moyens de lui faire manger un peu de crème et de lui faire accepter une cuiller d’un tonique miel bio que j’avais acheté pour lui. Il refusa obstinément avec ce ‘ C’est trop tard, non, je ne veux pas, c’est trop tard’. Il ne me semblait pas que c’était trop tard parce qu’il vivait encore sous mes yeux et tant qu’on n’est pas mort, il n’est pas ‘ trop tard’.
 
Qu’y avait il dans son ‘Trop tard’ à lui? Dans ce ‘Trop tard’ que moi je refusais de toute mon âme?
Pour lui, je ne peux que formuler des hypothèses en retraçant les choses que je savais de sa vie... Pour moi, c’était un ‘ Non, pas maintenant’, pas maintenant alors que pour la première fois de ma vie, j’avais pris doucement sa main qu’il a serrée affectueusement à son tour, que pour la première fois en 35 ans je lui ai dit ‘ Je t’aime’ et qu’il m’a répondu si doucement ‘ Moi aussi je t’aime’. Il m’avait élevée avec sa seconde femme, ma grand-mère, à la dure, à l’ancienne et en même temps comme un gladiateur.
 
Jamais nous n’avions été proches, jamais nous n’avions échangé de paroles douces, affectueuses, tendres, encourageantes. Jamais non plus nous n’avions eu un geste de tendresse l’un envers l’autre. Il a été longtemps considéré à mes yeux d’enfant et d’adolescente comme l’ennemi dont j’ai souhaité et rêvé la mort bien souvent à l’époque car je haïssais sa position dominatrice, sa rudesse, sa rigidité. Notre relation pouvait se résumer à un combat avec des périodes de cessez-le-feu.
 
A l’âge de 17 ans et demi, j’ai quitté le champ de bataille mais il y eut d’autres combats hors champ. Les luttes s’estompèrent vers ses dernières années de vie pendant lesquelles il était devenu plus ou moins dépendant de moi. Je fis de mon mieux pour que ses dernières années furent acceptables. Pourtant, après coup, j’ai regretté ne pas en avoir fait plus pour lui. Avec les années, je ne peux pas dire qu’il s’était réellement adouci mais il montrait à de rares occasions des émotions qu’il ne m’avait jamais montrées, comme le jour où je lui annoncé mon divorce : il a pleuré...je ne l’avais jamais vu pleurer. Il y eut aussi le jour où je lui annoncé ma première exposition de peintures et la grande fierté qu’il a alors dévoilée. J’ai dû prendre des décisions difficiles chaque fois qu’il a dû subir des opérations et plus que tout, j’ai sauvé ses cinq dernières années de vie en autonomie dans son minuscule deux pièces.
 
Après son avant-dernière opération, mon père ( son fils) estimait qu’il était temps de le placer définitivement en maison de retraite (de la CPAS, car il ne pouvait pas se permettre un home correct). Ce qui fut fait. Mon grand-père a failli y mourir. Il avait par deux fois tenté de se suicider. J’ai fait des pieds et des mains, contre la volonté de mon père, pour l’en sortir. Il avait alors 85 ans, pas très mobile mais toute sa tête comme on dit. Il voulait vivre ‘chez lui’, ne pas mourir dans un home, ne pas avoir des couches de nuit, ne pas avoir un thermomètre à 6h du matin et ne pas manger son repas du midi qu’il ne pouvait pas choisir, à 11h. Je comprenais. Je n’aurais pas aimé non plus que l’on m’impose cette vie. Finalement, je réussis à le sortir de là et à le reloger dans un tout petit logement social de 15 m2. Mon père me traita d’irresponsable. ‘ A son âge! Il ne lui reste peut-être un ou deux ans à vivre! C’est toi qui t’en occupera alors!’. J’ai répondu que même s’il ne lui restait qu’un an à vivre, à mes yeux, cela en valait le coup et que oui, je m’en occuperais, seule. C’était pourtant encore mon ennemi, celui qui m’avait jetée à la porte au moins cinq fois.
 
Mais même ses ennemis, on les respecte. Peut-être aussi parce que le ‘c’est trop tard’ , je ne voulais rien en savoir. Mon grand-père a donc vécu encore cinq ans, seul dans son tout petit ‘studio’ minable mais chez lui tout de même, à manger ce qu’il voulait, à dormir quand il voulait, à regarder ce qu’il avait choisi à la télévision. Cela n’a pas été facile pour moi d’assumer cette situation mais je ne regrette rien sauf de ne pas avoir pu me rapprocher de lui avant ses dernières heures, de ne pas lui avoir dit que j’avais compris pourquoi il m’avait élevée avec tant de rudesse.
 
Le dernier ‘cadeau’ que je lui ai fait fut de faire venir à son lit d’hôpital ses deux fils avec lesquels il s’étaient brouillés et qu’il ne voyait plus, et leurs femmes avec qui il s’était disputé aussi. Tout le monde s’est pardonné et embrassé avant son grand départ. Pour cela, il n’a pas été trop tard.
 
Avec mon père aussi, il y eut un ‘trop tard’, ‘game over’... Deux ans et demi après la mort de mon grand-père ma grand-mère aussi internée en home, décéda complètement ravagée par la maladie l’Alzheimer cinq mois après lui). Nous nous étions enfin réconciliés après cinq années de black-out total. Nous commencions à peine à construire les prémices d’une relation ‘père-fille’ qui n’avait jamais vraiment eu sa chance d’exister, lorsque le destin décida pour nous que cette histoire resterait à jamais en suspend comme un livre dont le préambule aurait à peine été rédigé. Je n’ai pas eu le temps de lui dire quand il était encore conscient que je l’aimais tout de même. Je le lui ai dit dans son coma. Peut-être que ce n’était pas ‘trop tard’.

08:02 Écrit par Tuala dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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